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Témoignage Comment analyser un phénomène si tous les individus
concernés ne sont pas pris en compte? (témoignage de
SL.) "Mon frère est parti en Bosnie en tant que casque bleu en 1997. Il était heureux de pouvoir contribuer à la pacification de cette région qui avait tant souffert. Il était fier d'appartenir à une armée multicuturelle agissant sans arme. Il est revenu après une mission de plus de 6 mois. Très rapidement, les premiers symptômes de fatigue sont apparus. La fatigue est devenue de plus en plus intense. En juin 1998, il a commencé à souffrir énormément de douleur dans les côtes, dans le bas du dos... Puis, l'épuisement était tel qu'il ne pouvait plus faire une promenade d'un quart d'heure. Il a fini aux urgences, où les médecins ont constaté des symptômes annonçant une leucémie myéloblastique : hémophilie, système immunitaire en chute libre, douleurs osseuses insoutenables. L'hématologue du service, voyant l'état déjà avancé de la maladie, a annoncé sans précaution à la fiancée de mon frère, alors enceinte de 4 mois, qu'il lui fallait se marier de toute urgence : l'homme qu'elle aimait risquait de ne pas vivre jusqu'à la naissance du bébé. Il fallait faire vite si elle souhaitait que son enfant porte le nom de son père. Puis, tout est allé très vite. Mon frère a été pris en charge par un hôpital militaire. Il était encadré par des gens très dévoués, très compréhensifs. Je ne peux évoquer sans une déchirure les traitements atroces qu'il a subis : chimiothérapie dévastatrice, radiothérapie puissante avant une greffe de moelle osseuse - mon autre frère était compatible - qui l'a isolé si longtemps en chambre stérile. Les effets secondaires des traitements étaient aussi horribles que la maladie elle-même. Son bébé est né en novembre 1998. Il a pu assister à l'accouchement, muni d'un masque qui devait le protéger d'un environnement qu'il n'était plus apte à combattre. Il était si heureux de voir sa petite fille, enfin ! 13 jours après, il partait pour subir la greffe de moelle qui pouvait le sauver. Pour Noël 1998, il est revenu un peu chez lui. J'étais auprès de ma belle-sur et de ma nièce. Nous avons tenté de créer une ambiance festive, mais nous avions "presque" compris que la greffe n'avait pas pris. il était affaibli et combattait une GVH très forte. Sa peau devenait violacée et partait en lambeaux, il n'avait plus de larme, plus de salive... Les analyses de sang révélaient que les "blastes" proliféraient. Nous sentions qu'il s'éloignait de nous, ne pouvant comprendre et admettre ce qui se passait dans son corps. Toute la famille l'encadrait avec tout l'amour qu'il est possible de donner, mais notre impuissance nous conduisait dans des états de souffrance insoutenables. Mon frère a toujours été un individu courageux, doux et attentionné. Il n'a jamais parlé de ses angoisses, et je sais qu'il voulait nous préserver, nous protéger. Je pense même qu'il s'en voulait de nous conduire dans cette logique de souffrance. Quand les médecins nous ont annoncé début février 1999 qu'il ne lui restait plus que 15 jours, le temps s'est arrêté. Il est mort 2 jours après cet entretien. Sa fille avait 3 mois. Nous avons tous perdu une partie de notre âme ce jour-là. Nous ne pouvions accuser personne, pensions que cette maladie était apparue sans raison... On porte tous en nous des maladies potentielles. C'est lorsque les médias ont parlé de ces casques bleus belges et italiens qui avaient fait des missions en Bosnie et mouraient de leucémie que nous avons fait le rapport. Je rentrais d'un voyage en Espagne, en janvier 2001. J'étais chez des amis, et les images du journal du soir de France 3 défilaient. Quand j'ai vu ces jeunes hommes, marqués par des stigmates qui m'étaient hélas si familiers, j'ai reçu un choc dans la poitrine qui m'a bloqué la respiration. J'ai augmenté le son, et les commentaires m'ont laissé muette de désespoir. Je tiens à préciser que mon frère n'a JAMAIS été
pris en compte dans la morbide énumération qui a été
faite alors. Toute notre famille s'est alors demandé comment faire
savoir que, nous aussi, nous avions connu cela. Le peu d'empressement des autorités à "étudier" ces cas a eu raison de notre volonté d'exiger des éclaircissements. La pudeur, et ce sentiment affreux que le pire est arrivé nous laissent sans force. Pourtant, j'aimerais au moins, s'il y a lieu de s'inquiéter pour de futures missions de l'ONU ou de l'OTAN, que d'autres jeunes ne connaissent pas l'horreur que mon frère a subie. Je vous adresse ce message comme un dernier recours. C'est la première fois que je trouve un espace où je puisse exprimer mes doutes. C'est le hasard qui m'a conduit à vous : je cherchais quelques informations sur le syndrome des Balkans sur le Net, un jour de courage... Mon grand frère est mort, mon enfance et mon adolescence avec lui. Je suis sans passé car le fait de devoir regarder en arrière me force à observer le gouffre béant qui constitue maintenant mon présent. Toutes les réunions familiales sont illuminées par ma petite nièce qui a maintenant 2 ans et demie : son appétit de vivre nous remplit de joie, mais nous avons toujours cette douleur lancinante face à la pensée que son papa n'a pas assisté à ses premiers pas, n'a pas entendu ses premiers mots... Et cette petite fille voit bien que ses petits camarades ont une maman ET un papa. SL "
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